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Hassan
Ce soir, il y avait soirée. C’est pour nous quelque chose d’assez exceptionnel. Il ne faut pas confondre soir et soirée.
Le soir, on se couche, alors que la soirée est réservée aux gens qui ne se couchent pas. Le soir est triste alors que la soirée est gaie (en principe). Ce sont des moments très différents.
Par exemple, il est beaucoup plus agréable de vivre “ la soirée de sa vie ” que “ le soir de sa vie ”. Moi qui ne suis pas joueur, je suis prêt à parier que votre tenue du soir n’est pas une tenue de soirée. Me trompe-je ? Donc, ce soir, il y avait soirée. On n’aurait su dire si elle allait être folle, car c’est aussi l’une des caractéristiques de la soirée que d’être folle. Une certitude cependant, ce n’était pas une soirée mondaine où cinquante personnes se côtoient sans se connaître et s’échangent des tonnes de banalités et des sourires de politesse. Non, il s’agissait d’une soirée à huit, et si vous considérez que les enfants sont restés entre eux et ont mangé à la cuisine, et que, partant, ils n’ont pas vécu la même soirée que nous, alors disons le sans détour, il s’agissait d’une soirée à quatre.
Cinquante ou quatre, quelle différence quand vous n’avez aucune pensée en commun et que vous vous sentez absolument obligé de dire quelque chose tout de même. Mais n’est-ce pas là le propre d’une soirée ?
Nous étions donc invités par Mina, notre femme de ménage, chez qui Florent, adopté par la famille et les enfants, passe quelques mercredis à l’occasion. Florent plait. Florent séduit. Il a séduit, en particulier Hassan, le mari de Mina. Hassan est un homme charmant, pratiquant l’hospitalité marocaine avec zèle et assiduité. C’est un homme doux, souriant, chaleureux. Il inspire confiance. Le fait que je sois français est la seule raison qui m’empêche de souhaiter m’appeler Hassan.Il possède toutes les qualités après lesquelles je cours depuis ma naissance sans jamais les rattraper. Il est travailleur. Il est sportif et a le goût de l’effort. Il ne boit pas et il ne fume pas. Autant de vertus qu’un français moyen a du mal à pardonner. La vie de labeur d’Hassan est un exemple à méditer.
Pratiquant les trois huit, il subit un travail pénible dans la joie et la bonne humeur. Son épouse, qui travaille dans la même usine, est aussi un modèle de devoir. Hassan a t’il un moment de loisir ? Il l’occupe à courir pour la gloire de l’équipe de sport de la firme qui l’emploie. Chaque fin de semaine est consacrée à l’entraînement, et il fait plus de kilomètres à pieds que je n’en fais en voiture. Cependant que j’aspire à rester au lit le plus longtemps possible, il se lève au petit jour pour manger de l’asphalte par tous les temps. Alors là, je dis bravo. Moi qui tient une forme olympique, je ne lui arrive pas à la cheville. J’applaudis.Pas tant qu’il le faudrait, car j’apprends dans la conversation qu’il a un genou en plastique. Je pensais bien aussi que de tels exploits n’étaient pas complètement naturels, mais ne lui en souffle mot. Il nous raconta qu’au départ d’une course, il avait été gêné par un concurrent, et qu’en l’évitant il s’était foulé une cheville. Tout homme “ normalement constitué ” eu abandonné, quand bien même cet abandon eut entraîné la disqualification de son équipe. Et bien, Hassan, lui, n’a pas abandonné. Il a couru avec sa cheville foulée jusqu’à l’arrivée. Les gens, sur son passage, se demandaient si ce n’était pas carnaval en voyant passer ce boiteux avec son masque de douleurs.
Personnellement, il m’est souvent arrivé de ne pas me fouler. Je n’en dirais pas autant de lui. Quelle leçon !
Ajoutez à toutes ces qualités le fait qu’il aime les enfants, et vous admettrez que c’est le meilleur des hommes. Hassan adore les enfants. Il les gâte, les choie, les nourrit profusément, les sort, les occupe et les distrait de diverses façons. L’enfant est roi. Florent est ici un roi parmi les rois. Cela est-il une spécialité marocaine ? Je ne saurais le dire, mais voilà qui incite à confier son enfant à un tel homme, à le gratifier d’une confiance aveugle, à lui donner carte blanche et le Bon Dieu sans confession. Devant un tel surhomme je m’incline, je ne lutte plus, je déclare forfait, je me sens tout petit. Il serait moitié moins bien qu’il pourrait déjà m’en remontrer et que je m’inclinerais encore. Peut-être moins bas, mais tout de même.
Voilà dans quel état d’esprit nous étions, Christine et moi, en venant manger le couscous chez Hassan KACHIR et consorts. On ne nous l’avait pas dit, mais nous étions certains que ce serait du couscous.
Notre opinion sur la famille KACHIR était faite et bien malin qui pourrait nous en forger une autre. Les KACHIR n’ont qu’un défaut (nul n’est parfait), ils habitent au quatrième étage d’une HLM sans ascenseur. En montant les escaliers en colimaçon, je pense au fumet qui m’attend là haut, tapis derrière la porte. C’est mon appréhension, mon angoisse. Seul un sportif de très haut niveau (au meilleur de sa forme) est en mesure d’arriver sur le palier KACHIR avant la fin de la minuterie. Pour ma part (et Dieu sait si je suis au meilleur de ma forme), j’ai toujours fait l’ascension du dernier étage dans l’obscurité la plus complète. Vos yeux en chômage technique désespèrent de trouver le moindre petit interrupteur lumineux et salvateur. Point de salut dans ces escaliers dont les ténèbres ont quelque chose de démoniaque et définitif. Les marches se dérobent et les commutateurs se cachent avec malice. Tout s’ingénie à ralentir votre progression.
Lorsque vous piétinez les premières baskets qui garnissent l’entrée KACHIR, vous reprenez espoir, mais vous n’êtes pas encore arrivé. C’est qu’il y a autant de chaussures devant la porte KACHIR que devant une mosquée. On y rencontre en effet les baskets d’Hassan, mais aussi de Mina, de Foued, de Rachid et de Sana. Ils en ont plusieurs paires chacun et doivent assurément en changer de nombreuses fois, selon la nature de leurs occupations et le moment de la journée. Leur consommation annuelle dépasse largement mes besoins personnels depuis le jour de ma naissance et jusqu’à la fin du prochain millénaire. Avant mon arrivée, j’imagine que toutes ces chaussures sont à peu près rangées, classées et répertoriées, mais lorsque j’ai enfin trouvé le bouton de la sonnette, après avoir tâté les murs, sondé les plinthes et exploré les chambranles, il leur faudra certainement réunir un Conseil de famille avant de pouvoir se chausser le lendemain matin. Alors s’ouvre la porte KACHIR. Et l’odeur KACHIR qui était derrière la porte et qui vous attendait, vous accueille. C’est une odeur à nulle autre pareille. Un concentré marocain où se mêlent l’encens, le thé à la menthe, les épices, le souk, le cuir de chameau, la transpiration, le vieux tapis, le tout lié par un léger parfum de babouche défraîchie et de gazelle en chaleur. C’est prenant, inoubliable, maison. L’odeur KACHIR n’appartient qu’à eux. Elle n’est pas encore commercialisée et le secret de fabrication en est jalousement gardé (Un brevet a certainement été déposé). Ces gens n’ouvrent jamais leurs fenêtres de peur d’en perdre un soupçon. Chaque parcelle de l’appartement en est violemment et définitivement imprégné. C’est l’odeur de la race, du clan, de la meute. Un point, c’est tout. L’être humain étant capable de s’habituer à sa propre mort, parvient à s'accommoder de cette odeur. Naturellement, cela prend un plus de temps quand on est vivant.
J’étais en pleine phase d’acclimatation quand Hassan commença à me faire découvrir le Maroc. J’ignorais tout de ce pays. Je l’imaginais bien en Afrique mais il me faut reconnaître, après avoir entendu Hassan, que j’en savais davantage sur les peuplades pidgins de la Trinité et Tobago que sur ce pays qui vient faire le ménage en France. Le Maroc est le pays de la Liberté, de toutes les libertés. L’homme a le loisir d’y faire tout ce qu’il veut, pour peu que cela ne déplaise pas au roi. Celui-ci représente en effet le seul frein à cette débauche de licences. Il suffit d’un quart d’heure dans la compagnie d’Hassan pour comprendre que la France, dite terre de libertés, n’est qu’un triste pénitencier à côté de ce pays paradisiaque où tout est permis. Nous lui demandons ce qu’il pense des calomnies, lues dans une certaine presse française, qui prétendent qu’au Maroc, il existerait encore certaines geôles moyen-âgeuses dont les prisonniers politiques ne ressortent jamais. C’est exact, il ne s’agit pas de calomnies, répond t-il. Pourquoi les prisons destinées aux ennemis du roi seraient elles confortables ? Oui, au fait, pourquoi ? Il ne voudrait pas se mouiller, mais il affirme qu’il existe, dans son pays, une prison au bord de la mer, dont la porte de sortie s’ouvre au fond de l’Atlantique. Nous sommes médusés et vaguement sceptiques.
Il s’en aperçoit et comprend qu’il lui faut être plus persuasif, plus démonstratif. Alors, il démontre par sa propre expérience. Après une courte lutte contre son désir d’aveu, il confesse qu’il a fait connaissance avec les geôles marocaines. Quatre murs, un sol en terre battue, aucun meuble, une étroite ouverture qui diffuse parcimonieusement une faible clarté. Rien à voir avec nos cellules françaises, pensions quatre étoiles avec télévision et menu à la carte. Je me brûle les lèvres en lui demandant ce qui lui a valu cette pénible expérience, à lui, Saint Hassan ? - “ J’ai assommé un policier ”, répond t-il le plus calmement du monde, un imperceptible sourire au coin des lèvres. Notre douloureuse stupeur se teinta d’étonnement. - “ Ah, bon, ce n’est que ça ?”, bafouillai-je, légèrement crâneur et passablement groggy, en m’efforçant de ne rien laisser paraître. Puis, reprenant un peu mes esprits : - “ Et comment cela est-il arrivé ? ”
La conversation prenait un tour pour le moins inattendu ... mais tellement passionnant. - “ Je lui ai ouvert le crâne avec une planche en bois ” précisa-t-il en montrant sa tempe, là où le coup avait porté. Il fit un geste de la main laissant imaginer une balafre de plus de quinze centimètres. “ Il pissait le sang ” enchaîna-t-il sans marquer la moindre émotion à l’évocation de ce souvenir de jeunesse.- “ ... ” fit remarquer Christine, d'ordinaire plus diserte. Mais Hassan n’avait plus besoin de questions pour donner les réponses : - “ On était une bande et on avait bu. C’était à la sortie des bistrots . On sortait toutes les nuits et on faisait des conneries. J’étais saoul.” expliqua-t-il, comme pour se trouver des circonstances atténuantes.
On ne doutait plus des compétences d’Hassan en matière de cachot marocain, ses divertissements nocturnes n’étant pas davantage appréciés de nos propres policiers. Ainsi, il s’était trouvé que l’homme à qui je confiais régulièrement mon enfant fut assommant. Pour l’instant, il ne l’était pas du tout et nous buvions ses paroles comme s’il nous avait annoncé une exonération d’impôts. Il nous raconta que cette péripétie lui valut six mois de cellule avec le confort et le régime alimentaire des oubliettes d’un château fort. Il n’en vécu guère plus de la moitié, passant le reste du temps dans un état semi-comateux, entre deux tabassages destinés à lui faire avouer son crime. Vous l’aviez compris : Hassan est toujours vivant. L’unique raison en est qu’il n’a jamais avoué. La roi n’aime pas que l’on endommage sa police.Nous l’examinions déjà avec un autre regard. Cet homme respirant la bonté et la générosité a donc eu, lui aussi, un parcourt accidenté, parsemé d’erreurs de jeunesse. Après tout, cela le rendait plus humain et effacait une partie des complexes que je pouvais nourrir jusqu’ici. Je lui repris quelques auréoles dont je l’avais gratifié inconsidérément. Mais ne dramatisons pas. Voilà bien longtemps qu’il n’a plus tapé sur un gendarme et qu’il ne boit plus d’alcool. Même ce soir, le couscous n’est accompagné que d’un “ Château La Pompe ” de la dernière récolte, servi à température de la pièce. La boisson nationale KACHIRienne est le thé à la menthe. Il est omniprésent, servi à toute heure du jour et de la nuit, comme là-bas. Dans les petits verres, façon dés à coudre, comme là-bas. La menthe est directement importée du pays, car, le saviez-vous, la menthe française ne fait qu’un bien piètre thé à la menthe. Il est saturé de sucre, comme là-bas. On le sert avec une théière à long bec qui crache un jet brûlant et d’une précision diabolique. Tout l’art du thé à la menthe marocain consiste en effet à viser le dé à coudre du plus loin que l’on peut. J’ai le sentiment que manquer la cible serait synonyme de déshonneur. - “ Boire tant de thé, et de surcroît à la menthe, n’énerve-t-il pas ? ” supputai-je, en admirant la verseur. - “ Absolument pas. ” m’assura-t-il.
Et d’ajouter après un bref temps de réflexion “ Jamais autant que lorsque je me suis arrêté de fumer. ” Saint Hassan avait donc fumé avant de devenir saint. Je lui retirai une auréole. - “ Je fumais quatre paquets par jour... ” commença-t-il... J’otai trois auréoles supplémentaires : une par paquet. Comment peut-on devenir sportif au point de courir avec une cheville foulée après avoir fumé quatre paquets de cigarettes par jour ? Cela dépasse mon entendement. Mais c’est un fait, aujourd’hui Hassan ne touche plus une cigarette. Il en a trouvé le courage le jour où il a expectoré dans son lavabo quelque-chose qui tenait davantage du morceau d’asphalte bitumineux que de la prothèse dentaire. Il s’est dit que ses poumons devaient ressembler à un dépôt de goudron de la Direction départementale de l’Equipement et il a jeté son dernier paquet de cigarettes. Pendant un certain temps, il avait même tendance à jeter tout ce qui lui tombait sous la main, et en nous racontant cela, il ne parlait pas que du trousseau familial. Aujourd’hui encore, beaucoup de personnes ont de cuisants souvenirs de son sevrage. Sa femme Mina d’abord, qui, malgré tout le bien qu’elle pouvait lui souhaiter, le supplia de fumer à nouveau.
Elle se résigna même à lui apporter des cigarettes pour qu’il cesse d’exporter la vaisselle par la fenêtre. Ses collègues de travail, ensuite, qui se faisaient copieusement invectiver, et sur chacun desquels il déversait une montagne de malédictions à la moindre défaillance. Il sermona à plusieurs reprises, et avec une violence de langage qu’il ne se connaissait pas, ses chefs d’équipe qui s’efforcèrent de lui éviter toute contrariété, mais en vain.L’homme a qui je confiais régulièrement mon fils était un être satanique qui rendait l’existence impossible à tout son entourage. Le récit qu’il faisait de sa vie infernale, depuis qu’il était privé de drogue, le faisait irrésistiblement glisser de sa condition de “ Saint ” à celle de “ suppôt ”. Et je ne vous cacherai pas que j’ai beaucoup plus de considération pour les Saints que j’ai en haute estime, que pour les suppôts que je place où l’on sait (il suffit de lire la notice).
Car ce n’est pas tout. Nous avions encore des choses à apprendre de ce mutant. Nous étions prêts à lui pardonner sa vie Gainsbourgeoise, et même d’avoir cassé du flic, malgré tout l’amour que nous portons à ces derniers, mais il allait nous dire ce que nous n’aurions jamais cherché à savoir : il avait fouetté Foued.
Il avait fouetté Foued parce que Foued avait truqué son bulletin scolaire. Hassan est très respectueux de son roi Hassan, et le roi n’aurait pas aimé savoir que Foued avait falsifié son bulletin scolaire. Alors Hassan a sévi. On le comprend toujours. Personnellement, j’ai fait beaucoup de stupidités au collège quand j’avais l’âge de Foued, j’ai même fait le mur (je vous raconterai cela plus tard), mais contrefaire mon carnet de notes, ah non ! ça, jamais ! Et je le dis sur le ton le plus “ offensé ” qu’il m’est possible, en me drapant dans la toge fripée de ma dignité froissée. Si j’avais maquillé mon bulletin (mais je ne l’ai pas fait, je le répète), il me semble que j’aurais transformé mon 10 en 16, ou mon 7 en 17. A aucun moment, je n’en ai eu l’occasion. Mon zéro en latin, je l’aurais métamorphosé en huit ou neuf, davantage aurait certainement éveillé les soupçons. Mais les bulletins étaient adressés directement à nos parents. Alors, je n’ai jamais touché à mon bulletin. Pour une bêtise que je n’ai pas faite, permettez moi d’insister.
Foued, lui, s’est contenté de convertir son six en huit, son deux en quatre et son zéro en vingt. Hassan, qui n’est pas daltonien, s’est demandé pourquoi le deux était bleu alors que le zéro était noir. Comme il n’a pu obtenir une explication satisfaisante, il a déshabillé Foued, l’a attaché à son lit par les poignets, a retiré son ceinturon et a tapé sur Foued. ... ! Mina s’est traîné à ses pieds pour le supplier d’arrêter, mais Hassan a continué de frapper Foued avec son ceinturon, et le corps de Foued a bleui. ... ! Tout le monde s’est rendu compte, le lendemain, à l’école de Foued, qu’il n’avait pas les deux côtés de la figure de la même couleur.
Nous étions recroquevillés sur nos sièges avec des yeux en forme de porte de sortie. Mon Dieu, il était déjà minuit. Nous n’avons pas hésité un instant à réveiller Florent pour l’emmener avec nous. Les escaliers avaient beaucoup moins de marches en descendant, et je crois bien avoir pris la minuterie de vitesse. Dehors, l’air de la nuit me ressuscita.
(Oncle Dan)
Voir son site : La page de l'Oncle Dan
lundi, mai 7, 2001